Le 2 décembre 1851, coup d’Etat en France.

Louis-Napoléon Bonaparte laisse le choix aux Français : Je fais donc un appel loyal à la nation toute entière, et je vous dis
: Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez un autre à ma place, car je ne veux plus d’un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me
rend responsable des actes que je ne puis empêcher, et m’enchaîne au gouvernail, quand je vois le vaisseau courir vers l’abîme.
Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d’accomplir la grande mission que je tiens de
vous.
Le Peuple est invité à donner son avis « librement et spontanément », dit le Ministre de l’Intérieur, lors d’un vote qui
doit se dérouler du 14 au 21 décembre : veut-il le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue-t-il les pouvoirs nécessaires pour faire une Constitution sur les bases
proposées dans sa proclamation du 2 décembre ?.
C’est beau la démocratie, n’est-il pas ?
Sauf que, on a beau être dans un pays libre, on ne va pas s’embêter avec des questions d’isoloir, on va faire voter les gens au vu
et au su des autorités…
C’est tout simple, les gens viendront inscrire leur choix, sous les yeux du Maire, sur un des deux registres : l’un pour
l’acceptation du plébiscite, l’autre pour le rejet.

Et le Ministre ne doute pas un instant de la « spontanéité et de l’indépendance des suffrages ».
Se rend-il soudain compte de l’incroyable outrage que ce mode de scrutin inflige aux principes démocratiques ? Le 5 décembre, à deux heures du matin, il envoie une dépêche télégraphique à tous les Préfets :
Suspendez la publication et, au besoin, faites disparaître les affiches du Décret du 2 décembre sur les élections.
Vous allez recevoir un nouveau Décret rectifié.
Mais, dans les jours qui suivent, rien ne change :
- On envoie aux Maires une affiche (que je n’ai pas trouvée) dont le Ministre dit lui même : si l’affiche dans les salles d’élection pouvait être considérée comme un moyen d’influencer les électeurs, il suffira de faire afficher à l’extérieur (sic !).
- On écarte les représentants jugés peu fiables, on destitue les fonctionnaires qui ont montré de la faiblesse :
Trois conseils municipaux sont dissous dans l’arrondissement de Charolles, 21 maires et 13 adjoints sont révoqués. Les autres
maires sont invités à se rendre à Charolles, cent d’entre eux qui n’avaient pas une excuse valable s’y précipitent.
Malgré ce travail d’épuration, le sous-Préfet incite fermement les juges de paix à s’occuper de l’élection qui se prépare en
assistant les maires faibles, incapables ou médiocrement entourés
« J’aurai l’œil ouvert sur tout et ne négligerai aucun moyen d’arriver au résultat que je désire et auquel je me suis dévoué »,
proclame le sous-Préfet à son supérieur.
- On supprime les journaux qui discuterait la légalité des actes du gouvernement,
- On envoie des colonnes mobiles dans les campagnes, et les résultats sont tout à fait probants car les autorités ont (soit disant) maintes fois entendu les paysans dire : « Tu vois ce qui nous fût arrivé si nous eussions bougé » (je me demande si on peut dire ça aussi élégamment en patois brionnais…)
Pour couronner le tout, le Département de Saône et Loire est mis en état de siège par le Gouvernement (le 9 décembre). L’autorité
en matière de police passe à un Général (Montréal ?)qui décide, immédiatement, que tous les attroupements seront dissipés par la force et que tout individu pris en train de construire une
barricade subira les lois de la guerre. (qu’il sera fusillé, quoi !)
Autour de la Clayette, on ne signale pas de mouvements d’humeur de la population. D’une façon générale, le calme règne dans le
Département (*).
Mais on ne peut pas parler de l’état de l’opinion publique sans évoquer l’agitation à Charolles, discrète parce que vite réprimée…
(à suivre)
(*) Le beau et riche département de Saône-et-Loire s’était signalé, en 1848, par ses votes nommant uniformément des représentants
de l’opinion démocratique avancée. La résistance aux décrets du 2 décembre n’y fut cependant pas aussi vive que l’autorité n’avait lieu de le craindre et que les républicains n’étaient en droit
de l’espérer. Un mouvement insurrectionnel sérieux eût été d’une gravité extrême dans ce département, qui coupe entièrement les communications directes entre Paris et Lyon et qui aurait relié les
populations ardentes de l’Allier, de la Nièvre d’une part ; du Jura et de l’Ain d’une autre.
Les tentatives de résistance qui s’y produisirent furent isolées les unes des autres, peu énergiques et sans
consistance.
A Châlon-sur-Saône quelques conseillers municipaux et plusieurs des hommes influents du parti démocratique se réunirent pour
rédiger une protestation. Ils furent arrêtés sans que la population paraisse s’être fort émue.
Une trentaine d’hommes armés partirent du village de Fontaines, se portèrent sur Chagny et voulurent s’emparer de la Mairie. Le
maire, M. de Coqueugnot, se défendit à la tête de quelques gardes nationaux. L’un d’eux fut blessé dans la lutte. L’arrivée d’un détachement de dragons, accourus de Châlon-sur-Saône, rétablit la
tranquillité.
A Tournus, un rassemblement occupa la Mairie, y passa la nuit, mais se dispersa à l’arrivée d’un détachement de troupes. A Louhans,
le mouvement, d’abord menaçant, se calma promptement et sans grandes difficultés.
Il n’y eut qu’une seule insurrection réellement sérieuse.
Un démocrate influent dans le pays, M. Dismier, croyant pouvoir compter sur le concours de ses amis politiques de Mâcon, souleva
Saint-Gengoux, Saint-Sorlin et les communes voisines. Il réunit une bande de cinq à six cents hommes armés, entra sans résistance à Cluny et s’achemina vers le chef lieu du
département.
L’autorité, avertie de l’approche de la colonne républicaine, envoya à sa rencontre un fort détachement d’infanterie et vingt
gendarmes à cheval, ayant en tête le substitut du procureur de la République, Martin, et le commissaire de police, Pemmejean. Les insurgés furent rencontrés à quelque distance de la ville. Une
fusillade vigoureuse ne tarda pas à s’engager, et le rassemblement, chargé à fond par les gendarmes, fut repoussé après avoir perdu quelques hommes tués ou blessés. La population de Mâcon n’avait
pas bougé pendant cet engagement.
C’est le rassemblement d’insurgés dont nous venons de parler qui aurait, au dire des journaux napoléoniens de l’époque, extorqué
deux mille francs à M. de Lacretelle et menacé le château de M. de Lamartine, lequel aurait fait demander du secours aux autorités. MM. de Lacretelle et de Lamartine ont démenti publiquement ces
allégations.
D'après Eugène Ténot - Etude historique sur le coup d’Etat, Paris 1868




